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Bahar

 

 

: Sa vie, sa carrière et son milieu socio-politique
Par Shahine Seraj

 

 

 

La naissance dans une famille lettrée :
 
Mohammad Taqi Saburi dit « Malek al-shoara Bahar est né la nuit du 15 au 16 Aban 1265sh -13 Rabi al-Avval 1304 h - (7 novembre 1886) à Mashhad dans le quartier de Sarshur. Cet événement survenu dans la 13ème nuit du mois suscita des sentiments superstitieux dans son entourage.
« Ma mère m’a appris plus tard ,avec prudence , que j’étais né la nuit du 13 et que mon oncle, après avoir bien examiné la position des astres dans cette nuit -là, avait déclaré : L’enfant qui est né cette nuit sera un incorrigible »1).
 
Les aïeuls de Mohhamad-Taqi, artisans et marchands d’étoffe, avaient quitté Kashan pour s’établir à Mashhad. Le nom de Saburi vient de Mirza Ahmad Sabur, le grand aïeul de la famille, qui était un homme de lettres au service du prince Abbas Mirza Qajar . Ahmad Sabur fut tué en 1152 h/1813, pendant les guerres Irano-Russes.
 
Son père, Mohhamad-Kazem Saburi (m 1903), issu de cette famille riche de Kashan, établie à Mashhad depuis deux générations, ne voulut pas continuer le métier de son père Haj Mohhamad Kashani. Il préféra s’abandonner à sa passion pour la poésie et la littérature persanes. Il fréquentait les hommes de lettres et les savants de Mashhad tels que Adib Nishaburi(m.1925) , Nadim Bashi, et Seyyed Ali Khan Dargazi, avec qui il organisa un cénacle littéraire, connu sous le nom de Anjoman-e Torkestani ou Khorasani.  Ce cénacle avait pour but la recherche du style Khorasani dans la poésie persane et l’enseignement aux jeunes poètes et aux  hommes de lettres. Après la mort de Mahmud Khan Malek al-shoara (m.1894), le prince des poètes de la Cour de Naser al-Din shah à Téhéran, on proposa ce poste à Mohhamad Kazem Saburi, au vu de ses qualités et de sa connaissance de la littérature persane. Mais ce dernier préféra rester dans son Mashhad natal et Nasser al-Din shah, finalement, le nomma Malek al-shoara-ye Astan-e Qods-e Razavi. Il devait participer aux cérémonies religieuses, composer les Manaqeb (poèmes d’éloges des saints Imams) et, parfois, l’éloge des gouverneurs Qajars . Il recevait en échange 44 tomans en espèce et 20 Kharvar (6000 kilos) de vivres.
La mère de Mohhamad-Taqi était issue d’une famille géorgienne émigrée vers l’Iran durant les guerres Irano-Russes. Deux membres de cette famille, Afrasiab Khan et son frère Sohrab Khan, s’étaient convertis à l’islam. La Cour Qajar engagea l’un d’eux, Mirza Sohrab dit Naqdi (le grand oncle de Mohhamad-Taqi) ,comme trésorier de la Cour. Afrasiab Khan, (le grand père de Mohhamad-Taqi), se lança dans le commerce et les affaires et réunit ainsi une fortune considérable. La mère de Mohhamad-Taqi, née à Téhéran, était la fille d’Abbas Qoli Khan, le fils de Afrasiab Khan. Abbas Qoli Khan qui était un grand commerçant, s’établit plus tard avec toute sa famille à Mashhad. Mohhamad-Taqi passa les premières années de son enfance dans le calme et le bonheur familial.
 
«Mon père et ma mère étaient en parfait accord. Les querelles, fréquentes entre les couples, n’existaient pas chez nous. Ceci, évidemment, étant dû au fait qu’il n’y avait pas beaucoup de différence entre eux. Ils étaient tous deux de fervents religieux et socialement parlant, ils n’étaient pas très éloignés l’un de l’autre »2)
 
De son enfance, Bahar a gardé de bons souvenirs:
 
« Dès le plus jeune âge, j’avais une passion ardente pour la peinture  et les fleurs. Mon père plantait de très jolies fleurs  dans notre jardin et le meilleur cadeau que l’on pouvait m’offrir était des fleurs. Il y avait autre chose qui me rendait heureux, c’était les promenades dans les montagnes et les prairies. Chaque vendredi, mes oncles m’emmenaient me promener dans les régions montagneuses de kuh-khalaj et kuh-e sangtarashha. Je devenais fou de joie en voyant les fleurs qui avaient poussé sur l'étendue des montagnes.
La peinture était une autre passion pour moi. Je dessinais et je coloriais les personnages du shah-name ; Je mettais du jaune, du rouge et du violet pour les drapeaux, quant au camp du Rostam, le grand héros, je le coloriais en vert et son cheval « Rakhsh » en roux. En dessinant les sept palais de Nezami, j’essayais d’accorder mes couleurs avec ce que Nezami avait décrit dans son livre » . 3)
 
Son éducation et les premiers pas vers la poésie :
 
L’éducation de Mohhamad-Taqi commença très tôt. Il avait seulement quatre ans quand il apprit à lire et à écrire :
 
« Ma première enseignante fut ma tante. Elle habitait dans notre quartier. Elle m’a appris à lire et écrire et, quand j’ai commencé le Maktab l’école coranique», je savais déjà lire le persan et le Coran. Mais mon vrai maître fut mon père. Dès l’âge de sept ans, mon père m’a appris le shah-name(le livre des rois, de Ferdowsi.m1020). Chaque fois que j’avais des difficultés à propos d’un mot ou d’un point littéraire ou historique, il me les expliquait avec beaucoup de patience et d’attention. L’apprentissage du shah-name a joué un rôle considérable dans ma connaissance de la langue et de la culture iranienne. L’enseignement de mon père ne se limitait pas seulement à lire de la poésie, il m’apprenait également les règles rhétoriques. J’ai étudié avec lui le livre de « Sad kalame», l’œuvre de Rashid Vatvat . Ceci m’a donné l’envie de composer des poèmes et, chaque fois que j’en composais de bons, mon père m'encourageait en me donnant un peu d’argent  de poche. A l’école, j'engageais mon talent en écrivant des satires pour me venger des copains qui m’embêtaient et des éloges pour ceux qui étaient gentils avec moi. »4)
 
Son père, Saburi, éveilla  ainsi chez lui la passion pour la poésie et la littérature persane. Cependant, ce rapport affectif et pédagogique ne dura pas longtemps. Il se transforma quand Mohhamad Taqi, l’adolescent, déclara à son père qu’il avait l’intention de devenir poète. Dès lors, son père - qui n’était guère content de ce projet- confia son fils à son oncle, afin qu’il lui apprenne un métier dans le commerce. Mohhamad-Taqi fut bouleversé par cette attitude mais montra ensuite plus de compréhension vis-à-vis de cette prise de position de son père en l’expliquant ainsi :
«C’est après l’assassinat de Nasser al-Din shah Qajar (1896) que mon père changea d’avis à propos du métier d’homme de lettres. Il me répétait à chaque fois que les choses allaient changer et qu’à l’avenir la poésie ne serait plus considérée comme avant.
 Les poètes auraient du mal à gagner leur vie. Ils seraient privés des privilèges qu’ils avaient au temps de Nass¦er al-Din shah. Il croyait tellement à cette idée qu’il m’a privé de l’école et m’a obligé à me marier à l’âge de 16 ans. Suite à une épidémie, cette femme et l’enfant que j’ai eu d’elle sont morts quelque temps après.
 Le pessimisme de mon père sur l’avenir du métier de poète et de l’homme de lettres était motivé par le fait que l’Iran, comme les autres pays d’Asie, allaient vers la bourgeoisie et la recherche du bien-être matériel ...»5)
 
La reprise de la carrière de poète après la mort de son père:
Le père de Mohhamad-Taqi décéda en 1282 sh/1903 à la suite d’une épidémie de choléra. Ce triste événement bouleversa le jeune Bahar car, malgré les reproches qu’il faisait à son père au sujet de l’éducation, il éprouvait un grand respect et une admiration profonde pour Saburi le poète, le père et l’éducateur. Il composa plusieurs poèmes d’élégies pour exprimer son chagrin et sa tristesse :
 
« A présent, je ne suis qu’un vagabond, un étranger sans terre ni patrie, alors que de son vivant je demeurais dans le bonheur et la prospérité».6)
من که به کوی خرمی داشتم وطن،  کنون وادی بیکران غم شد وطنم......
Mohhamad -Taqi reprit ses études à l’âge de 18 ans. Adib Nishaburi, le grand poète, savant et maître du style Khorasani à l’époque, lui apprit les sciences rhétoriques et la langue arabe. La connaissance de cette langue lui a permis de lire les journaux venus de l’étranger et surtout de l’Egypte; il était ainsi au courant de ce qui se passait dans les autres pays et se familiarisait avec les idées nouvelles .Il profita également des enseignements de Hakim Abd al-Rahman Badri, le mathématicien, et Seyyed Ali Khan Dargazi grâce à qui il perfectionna sa connaissance de la langue persane. Mais sa soif d’apprendre et la passion qui l’animait étaient ses meilleurs professeurs. Toute sa vie, il demeura un étudiant. Jamais il n’apprit une langue étrangère de manière systématique mais sa curiosité le poussa à apprendre tout seul le français et l’anglais. Plus tard, il étudia également la philosophie, l’histoire et les littératures étrangères. Il profita du séjour de Hertzfeld en Iran pour apprendre la langue Pehlevi.
 
La soif d’apprendre de Mohhamad-Taqi puisait ses sources dans l’idée qu’il avait du rôle et de la qualité d’un homme de lettres :
 « un adib  de nos jours, ne peut plus se contenter des sciences traditionnelles. Il faut qu’il étudie aussi les travaux entrepris sur l’histoire, la langue, la culture, l’art, l'archéologie, la prose, la poésie etc... Sans ces connaissances, il n’arrivera jamais à comprendre la langue et la littérature persanes. «7)
 
Après la disparition de son père, alors qu’il avait l’intention d’aller à Téhéran pour perfectionner son savoir et de partir éventuellement à l’étranger , il dut renoncer à ses projets car il était à présent responsable d’une famille de quatre personnes, (la mère, une sœur et deux frères). En 1282sh /1903, il envoya une qassidé panégyrique pour Mozaffar al-Din-shah à l’occasion de son voyage au Khorasan. La Cour Qajar, au vu de la qualité de sa poésie et de la fonction de son père dans la Cour, lui confia le poste de Malek al-shoara d’astan Qods(le prince des poétes du sanctuaire de l’Imam Reza). Mohhamad Taqi choisit comme nom de plume «Bahar» (printemps) , emprunté peut-être au nom de Bahar shirvani (1214-1262sh/1835-1883), poète et ami de son père qui avait séjourné dans la maison familiale, lors de son passage à Mashhad. Mais son talent et cette situation naissante provoquèrent des sentiments de jalousie parmi les lettrés de Mashhad. On disait à son propos:
« Ses poèmes ne sont pas de sa propre plume. Ce jeune prétentieux a tout simplement copié les poèmes de son père, ou alors il a plagié les poèmes de Bahar Shirvani. »
 
Le jeune poète fut obligé de se défendre en écrivant des «Javabiye», poèmes de réplique, et de participer également aux épreuves d’improvisations au cours desquelles on lui demandait de composer à partir de mots et de thèmes choisis par hasard .
 
Le début de la carrière du poète engagé :
 
Le poste de panégyriste  officiel d’astan Qods-e Razavi( sanctuaire de l’Imam Reza), qui obligeait le jeune poète à composer des poèmes de circonstance pour les fêtes religieuses et d’autre cérémonies officielles, ne dura pas longtemps. L’avènement du mouvement constitutionnaliste allait le mettre sur une autre voie, celle d’un panégyriste de la liberté, de la constitution et de la patrie «vatan ».
Ses premiers contacts avec les «Mashrute Talaban», les partisans pour l’établissement d’un régime parlementaire, eurent lieu à l’âge de 20 ans et à travers les activités d’Anjoman-e Saadat -e Mashhad, (association de Saadat de Mashhad), qui était en contact avec «Anjoman-e Saadat-e Iranian», (L’association de la félicité des Iraniens), à Istanbul, et les révolutionnaires de Baku. Il découvrit ainsi les idées nouvelles sur la liberté et la démocratie. Bahar devint plus actif lorsque Mohhamad-Ali shah, le successeur de Mozaffar al-Din shah, entra en guerre contre les partisans de la constitution. Ce fut alors le début d’une période mouvementée et héroïque. Les souvenirs de cette période ont marqué la mémoire de Bahar durant toute sa vie. Erfani, le poète et écrivain, ami de Bahar, écrit à ce propos dans ses mémoires :
 
« Lorsque Bahâr  me parle de cette période de sa vie, je n’ai aucunement l’impression d’avoir devant moi un poète, un être délicat et sensible. Je vois plutôt un brave soldat prêt à se battre pour son idéal et sa patrie».8)
 
Son engagement en tant que poète de Cour ne l’empêcha pas d’entrer en guerre contre l’attitude hostile de Mohhamad Ali shah envers les partisans de la constitution. Le 2 Tir 1287sh23/juin 1908, lors du bombardement du Parlement par  ce rois hostile à la liberté, et de l’interdiction des journaux par ce dernier, Bahar, aidé de quelques partisans, publia clandestinement sous le pseudonyme de Raïs al-tollab le journal Khorasan. C’est dans ce journal que furent publiés pour la première fois ses poèmes engagés.
En 1909, la guerre entre les forces du gouvernement et les partisans de la constitution éclata dans différentes régions de l’Iran. Des détachements des partisans de la constitution se mirent en marche vers Téhéran. Cette force révolutionnaire entra à Téhéran au début du mois de juillet. Trois jours plus tard, le roi en fuite fut détrôné par un conseil national extraordinaire et remplacé par son fils Ahmad âgé de 14 ans. Etant donné le jeune âge du roi, le Parlement désigna Ali-Reza Azad al-Molk comme vice-roi en Azar 1288sh/nov1909.
Durant cette période mouvementée, Bahar, en composant des poèmes partisans, célébrait à sa manière les réussites des forces révolutionnaires. Il écrit à ce propos :
« Après la conquête de Téhéran par les Mojahed et les Bakhtyyari commandés par Sépahdar Tonkaboni , Sardar Assad et Samsam al-Saltane , j’ai composé des qassides et des soruds(ode, poème lyrique) pour célébrer ces événements heureux et ces poèmes furent récités lors des cérémonies et des fêtes organisées à cette occasion ».9)  
   
 
L’adhésion au parti Démocrate et la publication de Nowbahar et Tazebahar :
 
Le départ de Mohhamad Ali shah, l’ouverture du Parlement et la formation du parti Démocrate par Soleyman ESKANDARI et Hassan TAQIZADE créèrent une nouvelle aire socio-politique dans le pays. Les partisans du mouvement reprirent leurs activités, les journaux interdits durant (Estebdad-e saqir - la période de despotisme, qui dura de juin au mois d’août 1909) réapparurent.
En 1288sh/1909, Bahar adhéra au parti Démocrate. Sa rencontre au cours de la même année avec Heydar Khan » Amu-Oqli, un démocrate installé à Mashhad pour la construction d’une centrale électrique, lui donna l’idée d’ouvrir une antenne de ce parti à Mashhad. Bahar réunit ainsi les gens intéressés aux activités et à l’idéologie des démocrates. Il créa par la suite et pour la première fois son propre journal, Nowbahar, qui était en quelque sorte l’organe du parti Démocrate à Mashhad. Le premier numéro sortit le jeudi 21 Mehr 1288sh/13 octobre 1909. Bahar décrit les grandes lignes de son journal de la façon suivante :
 
« Mon objectif dans le journal Nowbahar était de combattre la politique des Russes et d’empêcher le retour du despotisme. Selon le parti Démocrate, notre constitution était menacée sur deux fronts, d’abord par les Russes, ennemis des libéraux (ahrar), de la constitution et de la nation, et qui ne voulaient pas d’un pays libre dans leur voisinage. Un pays qui, grâce à son régime démocratique, irait parcourir le chemin du progrès et la liberté. Les Russes protégeaient les éléments réactionnaires, les riches, les mécontents, ceci afin d’empêcher les activités des jeunes révolutionnaires et les membres du Parti Démocrate. Ils cherchaient à priver notre peuple des fruits de l’arbre de la révolution arrosé par le sang des braves partisans.
La deuxième menace venait de la part des «Ayan», les nobles, les anciens hommes politiques «rejal» qui n’étaient guère d’accord avec les idées du Parti Démocrate prévoyant la séparation de la politique et les clergés, «Enfekak qovveh Siasi va qovveh-ye Rohani», service militaire obligatoire, réforme agraire, instruction obligatoire, préférence de l’impôt indirect sur l’impôt direct, etc... En tant qu’écrivain, poète et membre de ce parti, je reflétais les idées des démocrates, aussi bien dans mon journal que dans les poèmes et articles que j’écrivais pour les autres journaux».10)
 
A la suite de ses prises de position contre les Russes, son journal fut interdit le 25 Mehr 1290sh/17 octobre 1911, après deux années d’activité et la publication de 80 numéros. Il fallut deux mois à Bahar avant de faire paraître un autre journal «Tazebahar» qui suivait les mêmes idées que «Nowbahar».
 
En 1290sh/1911, il y eut une nouvelle crise politique dans le pays. Lors de cette crise, la deuxième législature fut interrompue et les membres du parti Démocrate, ainsi que les politiciens, les journalistes et les partisans de la Constitution, connurent de nouvelles restrictions à leurs libertés. Bahar  se sentit concerné par cette nouvelle situation et la décrit ainsi:
 
« Après la conquête de Téhéran en 1288sh/1908, deux partis politiques apparurent sur la scène politique iranienne : Les Révolutionnaires et les Modérés. Avec l’ouverture des sessions parlementaires, ces deux partis, sous les noms de (Demokrat-e amiyun) et (Ejtemaiyun-e etedaliyun), ont commencé leurs activités. Ils étaient de deux tendances opposées. Les démocrates étaient pour la manière radicale dans leurs réformes mais ils étaient combattus par les «Etedaliyun», modérés représentés pour la plupart par les nobles et les religieux. Les démocrates étaient des gens courageux, lettrés et très actifs. Ils avaient comme dirigeants Seyyed Hassan Taqi zade; Hossein Qoli Khan Navvab; Soleyman Mirza, Vahid al-Molk, Seyyed Mohhamad Reza Mossavat etc. Ils étaient soutenus par des journaux tels que Iran-now à Téhéran, Shafaq à Tabriz et Nowbahar à Mashhad. Les démocrates considéraient les Etedaliyun comme les réactionnaires «ertéjai» . Parce que ces derniers étaient partisans de la manière modérée dans leurs projets politiques. Ils avaient comme membres actifs : Sépahdar Tonékaboni , Sardar Mohi , les Dowlatabadis, Seyyed Abdollah Behbahani,  Nasser al-Molk (le vice-roi),  Farmanfarma et la plupart des nobles et des riches, ainsi que les religieux. Les Eetedaliyun avaient réussi à former une majorité parlementaire en faisant une coalition avec les autres petits partis. Les conflits entre démocrates et  Eetedaliyun commencèrent, dès l’ouverture de la deuxième législature. Il y eut des désaccords entre les membres du Parlement et Seyyed Abdollah Behbahani, un grand chef religieux, qui fut assassiné à Téhéran. La majorité attribua cet assassinat aux démocrates. Ils envoyèrent des rapports contre Taqi zade à Najaf. On publia même un article écrit de la main de Behbahani dans lequel il aurait injurié le parti démocrate. Taqi zade, bien que député du Parlement et leader du parti, fut obligé de quitter le pays. La seconde législature ne put arriver à son terme. Elle fut interrompue le 2 Dey1290sh/23 décembre 1911 par l’ultimatum des Russes qui réclamaient le départ de Morgan Shuster, le conseiller financier américain.
Nasser al-Molk, le vice-roi, prit alors les affaires en main. Il refusa de renouveler les élections . Les journaux furent de nouveau interdits. Les chefs du parti Démocrate et quelques uns des Eetedali furent exilés à Qom. En ce qui concernait les activités des démocrates à Mashhad, neuf membres de ce parti et moi-même furent expulsés du Khorasan vers Téhéran et nos journaux, Nowbahar et Tazebahar connurent une nouvelle interdiction »11)
 
 
Premier séjour à Téhéran et ses difficultés:
 
Le séjour de Bahar à Téhéran fut très difficile. Tout d’abord, sur son chemin vers Téhéran, il fut détroussé par les bandits. Il arriva à Téhéran les poches vides. Hossein Khan Ajudani , un ami de la famille résidant à Téhéran  qui lui avait juré son aide et son soutien, ne tint pas parole. Etant donné son hostilité envers les politiciens Qajars, les recommandations faites à son sujet auprès de personnes hautes placées, ne lui permirent pas de trouver un poste bien rémunéré. Il gagna sa vie en écrivant pour les journaux étrangers et,  plus particulièrement, pour Habl al-Matin de Calcutta .
 
Retour à Mashhad et reprise des activités :
 
Bahar retourna à Mashhad, après huit mois de séjour forcé à Téhéran, et décida de reprendre l’édition de Nowbahar. Afin d’obtenir les autorisations nécessaires, il rencontra Koniaz Dabija, le consul russe au Khorasan, qui était le seul à être en mesure de lui donner une telle autorisation. Voici ce qu’il garde comme souvenir de cet entretien:
 
« Le consul , Koniaz Dabija , me connaissait bien . C’était lui en personne qui avait envoyé des rapports contre moi à Téhéran et qui m’avait expulsé de Mashhad. Ce criminel était celui qui avait bombardé le mausolée de l’Imam Reza et massacré des centaines de femmes et d’enfants.12) Je suis allé le rencontrer pour la  republication de mon journal. Lors de notre entretien, il m’a dit : « Nous ne te laisserons pas publier ton journal ». Je lui ai répondu : alors, je vais  publier des livres. Il me demanda: « qu’est-ce que tu vas écrire dans tes livres ? » Je lui ai répondu: Je vais écrire contre vous et votre politique en Iran et je vais les publier en Inde ».
 
Malgré ces obstacles, Bahar publia de nouveau son Nowbahar le 14 Day 1292sh/4 janvier 1913. Cette nouvelle parution dura jusque Aban 1294sh/ octobre 1914. Dans son journal, il abordait le thème des conditions de vie sociale et celui de la situation de la femme en particulier. Bahar, qui n’avait jamais voyagé à l’étranger, avait étudié à travers les journaux la situation des femmes dans les pays développés. Il avait ainsi constaté la situation arriérée de la femme iranienne. Ses réflexions sur ce sujet donnèrent naissance aux articles qui furent publiés dans Nowbahar : «Zan-e mosalman», la femme musulmane, «Tajaddod va enqelab», modernité et la révolution, «Ruh-e dianat»,l’esprit de la religion. »
Ses articles, qui étaient trop d’avant-garde par rapport au fanatisme des habitants de la ville de Mashhad, lui valurent critiques, reproches et calomnies:
 
« J’ai travaillé pendant un an. Mais, lors de la publication de mes articles, on m’a injurié et calomnié, mes amis démocrates plus que les autres. Les Mollas voulaient m’excommunier, parce que je disais la vérité ».13)
 
Bahar, élu député au Parlement.
 
Le 30 Tir 1293sh/24 juin 1914, le prince héritier, Ahmad Mirza, ayant atteint l’âge légal, monta sur le trône . Nasser al-Molk, le vice-roi, qui avait gouverné le pays d’une main de fer, quitta le pays le 15 Mordad 1293sh/6 août 1914. Avant son départ, il autorisa les élections. Dans cette Assemblée, Bahar fut élu député de Daregaz et Kalat et quitta ainsi le Khorasan et son activité de journaliste . Dans le dernier numéro de Nowbahar, il exprima ses regrets au sujet de ce départ et de l’obligation d’arrêter la publication de son journal :
 
« Adieu Nowbahar, Je suis obligé de te laisser car un devoir moral important m’appelle. Le Khorasan est ma demeure éternelle, lui qui m’a formé et éduqué dans son climat doux et raffiné. J’aurais souhaité mettre ma plume au service de mon Khorasan, mais ce devoir moral m’appelle.»14)
 
La troisième législature, après une interruption de trois ans, fut inaugurée le 13 Azar 1293sh/4 décembre 1914. Dans cette Assemblée, quatre groupes étaient présents : le parti Démocrate, les Eetedaliyun, un groupe sans étiquette et enfin Heyat-e elmiye.  Ce dernier était présidé par Hassan Modarres qui avait comme projets la protection des pauvres, l’application de la loi religieuse «shariat» et le refus de la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du gouvernement.
Les démocrates avaient comme leader Soleyman-Mirza et ils étaient moins extrémistes et plus pragmatiques que dans la législature précédente. Ils cherchaient à former une coalition pour mieux résister à leurs adversaires.
 
Le mandat de Bahar fut, au début, rejeté par Heyat-e elmyye. Il était en effet accusé d’avoir des idées corrompues contre l’islam mais, par la suite, ce mandat fut accepté avec quarante quatre voix pour et vingt cinq voix contre. 15)
 
Les activité de Bahar à Téhéran :
 
Bahar, en tant que député, journaliste et membre du parti Démocrate, fut très actif durant cette période charnière.  A son arrivée à Téhéran, il organisa la parution du journal Nowbahar le 14 Azar 1293sh/5 décembre 1914. Il essaya de remplacer Iran-e now, l’organe officiel des démocrates à Téhéran dirigé, avant l’exil, par Rasul-zade, son rédacteur en chef pour qui Bahar avait une admiration profonde. La prose et le style de ce journaliste ont souvent été l’objet de l’admiration dans les écrits de Bahar:
 
« Les articles de Rasul-zade avaient du charme. Ils avaient un contenu socio-politique. Ils attiraient l’attention des jeunes patriotes et des démocrates. J’essayais de trouver un style de prose qui soit proche de celui de Rasul-zade tout en gardant mon propre style ».16)
 
Nowbahar à Téhéran suivait la même voie que celle suivie au Khorasan. Son but était de décrire les événements du jour, de refléter les idées des démocrates et enfin de dénoncer la main-mise des étrangers, et plus particulièrement celle des Russes sur l’Iran.
En 1914, malgré la déclaration de neutralité dans le conflit international qui se préparait à ses frontières, l’Iran fut agressé par les Ottomans, les Russes, les Anglais et les Allemands. L’Ouest du pays fut envahi par les Turcs et les Russes et le Sud et l’Est par les Anglais. Les rivalités entre ces pays en guerre apportèrent à l’Iran de l’insécurité, de la famine et mirent à mal la démocratie nouvellement instaurée. Lorsque les Russes envahirent Anzali et Qazvine, Bahar publia plusieurs articles et poèmes dans Nowbahar qui condamnaient cette agression. On peut nommer parmi d’autres «Doshman hamle kard», l’ennemi nous a attaqués, et «Dust ham hamle kard» notre allié nous a attaqué
 
Les démocrates, qui condamnaient depuis toujours l’expansionnisme anglais et russe, tentèrent de se rapprocher des Allemands. Taqi-zade, qui se trouvait à Berlin, essaya de prendre les choses en main. Il négocia avec les démocrates et chercha la protection des gendarmes qui étaient formés par les Suédois. Le 22 Aban 1294sh/13 novembre 1915, les Russes amenèrent une armée commandée par le Général Baratof à Qazvine et menacèrent la capitale. Dans cette situation, Mostowfi al-Mamalek, le premier Ministre, décida d’éloigner le roi et le Parlement de Téhéran. Les sessions du Parlement furent ainsi interrompues une nouvelle fois le 23 Aban 1294sh/14 novembre 1915. Les députés et les libéraux émigrèrent à Qom. Les démocrates formèrent un comité de défense nationale. Ce comité de défense nationale confia une mission de bons offices à Bahar mais, pendant cette mission, ce dernier fut victime d’un accident en se brisant un bras et fut obligé de rester au lit pendant plusieurs mois :
 
« Ma mission était d’aller au village d’Alborz afin d’empêcher Mashallah Khan-e Kashi, qui avait réuni environ 250 cavaliers pour la guerre sainte, «jihad», contre les Russes.   Sur le chemin de retour, mon fiacre s’est renversé et je me suis  brisé le bras. Je fus hospitalisé à Qom. Amir alam et Loqman al-Molk se sont occupés de moi pendant ma convalescence. »-tarikhe ahzab :p22
 
Après cet accident, Adib al-Mamalek Farahani, poète et journaliste (m.1917), et Majd al-Eslam Kermani, le journaliste (m. 1923), qui furent deux acteurs importants de la période et qui connaissaient les activités de Bahar, lui adressèrent des poèmes et lui présentèrent, de cette façon, leurs regrets. Farahani se dit triste pour cet accident car, selon lui, « la main qui a été brisée est une main valeureuse, capable  d’éxécuter tant de dessins, une main qui peut créer des milliers de motifs avec la pointe de sa plume dorée».17)
شکست دستی کز خامه بس نگارآورد نگارها ز سر کلک زرنگار آورد
شکست دستی کاندر پرند روم و طراز       هزار سحر مبین هر دم آشکار آورد

Peu de temps après, les Russes attaquèrent Qom des deux côtés. Le comité de défense nationale, seyyed Mohhamad Tabatabaï, Modarres, Mirza Sadeq-e Tabatabaî•, ainsi qu’un nombre important de députés se réfugièrent à Kermanshah et créèrent un gouvernement libre avec Nezam al-Saltane, comme Premier Ministre.
 
Exil à Bojnurd:
 
Bahar n’avait pas encore terminé sa convalescence lorsqu’à la demande des Russes et par ordre du Premier Ministre du gouvernement de Téhéran, Sépahdar-e Azam, il fut arrêté et exilé à Bojnurd en mai 1916. Il était accusé d’avoir publié des articles contre la politique des Russes, mais également d’avoir exprimé des sentiments pro-germaniques et des louanges à l’armée allemande. Ceci dans une qassidé, «Fath-e Varsho «, la conquête de Varsovie, publiée dans Nowbahar. Il faut préciser que Bahar n’était pas le seul à s’exprimer ainsi, les autres poètes comme Adib Pishavari dans son Qeysar-name et Vahid Dastgerdi dans le poèmes de Darvish yureshi, avaient également manifesté des sentiments pro-germaniques.
Bahar demeura six mois  à Bojnurd où il continua à composer des poèmes et écrivit des articles sur les injustices sociales et l’agression russo-anglaise contre l’Iran .
 
Retour à Téhéran et reprise des activités:
 
Dès son retour à Téhéran en Aban 1295sh Novembre 1916, il décida d’élargir le champ de ses activités. Sa passion littéraire allait s’épanouir auprès de son ambition politique, de même que son goût pour le journalisme. Durant la période située entre cette date et le Coup d’Etat de seyyed Zia, 3 Esfand 1299sh/22 février 1921, Bahar entreprit plusieurs projets littéraires et politiques.
 
Association Daneshkade et sa revue.
 
En hiver 1295sh/1916, Bahar, en collaboration avec quelques amis, forma une sorte de cercle littéraire. Abbas Eqbal, Saîd Nafisi, Rashid Yasemi, Ebrahim Olfat, Sardar Mozam-e Khorasani (Teymurtash), Asqar Mansur, Reza Honari, figuraient parmi les premiers membres de ce cercle. Au début, ils ne poursuivaient pas de but préci . Ils se réunissaient régulièrement pour réciter ou improviser des poèmes en s’inspirant de thèmes divers. Avec le temps, le nombre des participants augmenta et les rencontres ne se limitaient plus à réciter des poèmes mais on se livrait aussi à des discussions importantes sur des sujets très en vogue, tels que l’étude et la réflexion sur les styles littéraires, les œuvres classiques et contemporaines et la présentation de la littérature des autres pays. Cette réunion se transforma en une association en 1295sh/1916 qui prit le nom de «Daneshkade». En 1297sh/1918, l’association prépara officiellement son manifeste ainsi que son statut et proclama ses objectifs. Afin de présenter ses réflexions et les résultats de ses recherches au public, l’association décida de publier une revue littéraire du même nom (Daneshkade). Bahar obtint les autorisations nécessaires et le premier numéro, parut en Ordibehesht 1297sh/21 avril 1918. Dans le premier numéro, Bahar présenta dans un article intitulé, «Maram-e ma» (Notre manifeste), les objectifs suivis par les membres de l’association:
 
« Notre but est de faire une révision du style dans la littérature persane, afin de prendre en considération les contemporains et les besoins d’aujourd’hui, tout en respectant les traditions de cette littérature.»18)
 
Ainsi, l’association défendait l’idée d’une évolution calme au lieu de la révolution et de changements brusques.
A cette question, Taqi Rafat, l’auteur de «Tajaddod», un journal publié à Tabriz, répondit vivement en considérant les membres de cette association comme «des réactionnaires cherchant à ravaler les vieux monuments au lieu d’en construire de neufs». Les débats continuèrent entre Rafat et Bahar pendant plusieurs semaines.
Pendant cette période et à propos de la question de la critique littéraire, la revue Daneshkade publia de nombreux articles et des poèmes d’écrivains iraniens et étrangers. Etant donné les difficultés financières et politiques, Daneshkade ne put continuer plus longtemps. Bahar rappelait à ses abonnés, et ceci dans presque chaque numéro, les divers problèmes qui se posaient, telles que les dépenses importantes de la publication et les difficultés financières. A titre d’exemple, le dernier numéro présentait ainsi les dits problèmes:
 
« Malgré nos divers problèmes, le 12ème numéro de Daneshkade vient de s’achever grâce aux efforts de nos jeunes collaborateurs.
Nous ne contestons pas le fait que l’Iran mérite des revues littéraires plus qualifiées que celle-ci. L’Iran est le berceau de la poésie et de la littérature, et si nous avons une réputation dans ce domaine, c’est grâce aux réflexions lumineuses de ses poètes et écrivains.  Par conséquent, il faut qu’il y ait des revues de qualité. Mais, en ces moments de guerre, le manque d’approvisionnement de livres et de documents et les moyens d'accès aux archives et informations dont nous disposons,  l’existence même d’une revue telle que Daneshkade est appréciable. Il faut constamment se remettre en question, se corriger et s’équiper des moyens nécessaires pour mieux travailler à l’avenir. « 19)
 
Le dernier numéro de Daneshkade fut publié le 20 avril 1919 .
 
Réédition de «Nowbahar» et Publication de «Zaban-e azad» et «Iran »
 
En l’absence d’Assemblée nationale et pendant  la période d’occupation, la presse iranienne joua le rôle   de courroie de transmission de l’information. En effet, les journaux de cette époque devenaient le porte-parole des hommes politiques, de leurs partis, ainsi qu’un lieu d’analyse et de critique de leurs projets politiques et sociaux. C’est la raison pour laquelle Bahar reprit son activité journalistique.
Le 20 Xordad 1296sh/10 juin 1917, Bahar reprit la publication de Nobwahar à Téhéran. Il l’intitula «Nowbahar, ruzname-ye azad-e melli», (Nowbahar, journal national indépendant). Ce journal, avec trois parutions hebdomadaires, publiait divers articles et poèmes. Il informait ses lecteurs de la situation socio-politique du pays durant cette période charnière et critiquait sévèrement les comportements du souverain, Ahmad-shah, et son ignorance des affaires de l’Etat. Suite à ces critiques sévères, la publication de Nwobahar fut interdite par Ahmad-shah le 11 Mordad 1296sh/2 août 1917.
Trois jours après cette nouvelle interdiction, Bahar accepta le poste de rédacteur en chef de Zaban-e azad (La langue libre) sous la direction de Moaven al-Saltanè. Zaban-e azad fut publié à la place du Journal interdit jusqu’à ce que Ahmad-shah donna son accord pour la réédition de Nowbahar le 22 Esfand 1296sh/12 mars 1918. Les 108 numéros de Zaban-e azad sortirent à la place de Nowbahar. A partir du 20 Mordad 1296sh/11 août 1917, Bahar collabora aussi avec le journal «Iran», dirigé par son frère Mohhamad Malekzad, et y publia entre autre son roman, « Neyrang-e siah ba kanizan-e sefid «( La ruse noire avec les esclaves blanches).
Le 22 Esfand 1298sh/13 mars 1920, Bahar devint officiellement le directeur de «Iran». Ceci jusqu’au 23 Esfand 1299sh/14 mars 1921, trois semaines après le Coup d’Etat de Seyyed Zia, date à laquelle avec la publication de «Payan-e yek Khastegi», La fin d’une fatigue, il mettra provisoirement un terme à son métier de journaliste.
 
 
 

 
Réorganisation du parti Démocrate
 
En mars 1917, le peuple russe mit fin à la dynastie des Romanovs (1613-1917). Le gouvernement de Kerensky( 1881-1970) déclara caducs tous les traités imposés à l’Iran par l’ex-régime de la Russie et décida de rappeler son armée basée en Iran. Le 3 décembre 1917, le Parlement Soviétique vota la fin du traité de partage de l’Iran en zones d’influences et, le 27 janvier 1918, Trotsky, dans une lettre adressée au peuple iranien, déclara la fin de tous les traités, conventions économiques, contrats, et droits qui ne respectaient pas le libre choix et la souveraineté du peuple iranien. Les soldats russes commencèrent à quitter le pays, les dettes furent effacées et les capitulations annulées.
Les nationalistes et certains politiciens iraniens sentirent à ce moment précis qu’il était temps de profiter de ces nouvelles données pour libérer l’Iran de l’influence de la Russie et fonder ainsi l’indépendance du pays. Bahar figurait parmi ces politiciens. Pour ce but, il encourageait la solidarité entre les membres du parti démocrate et les invitait à reprendre l’activité politique:
 
« Après la révolution russe, moi-même, avec dix huit anciens membres du parti Démocrate, décidâmes de réorganiser le parti. C’était au temps du premier cabinet de Vosuq al-Dowle (1297sh/-1918) SépahsalarAzam n’était plus Premier Ministre, et le gouvernement était modéré, les Russes étaient fort occupés par leur révolution. Ils se battaient contre les forces de Gulcac et Deninkine. Il fallait profiter de l’occasion. Afin de mettre en évidence ce moment crucial, je me suis adressé aux membres du parti dans un discours à la grande mosquée de Téhéran «Masjed-e shah» et j’ai expliqué la situation de cette façon imagée : Supposons que deux personnes soient en train d’étrangler leur adversaire en tirant de chaque côté d’une corde qu’il a autour du cou. Supposons que l’une de ces deux personnes abandonne le bout de la corde et libère ainsi ce malheureux, qui sera sauvé. Celui qui a lâché le bout de la corde, c’est Lénine». 20)
 
Bahar décrit les efforts des démocrates pour former une majorité et les difficultés qu’ils ont connues au cours de cette période de l’histoire :
 « Les démocrates ont courageusement travaillé . Nous avons formé un comité central clandestin qui coordonnait les démarches. Nous avions la majorité. «Nowbahar», «Zaban-e azad» et «Iran» étaient nos organes de presse. Nous aurions pu gagner les élections, former une majorité parlementaire et créer un gouvernement  fort qui prendrait les affaires du pays en main. Quelque chose de semblable à celui d’Ataturk ou des Nazis en Allemagne. Mais les discordes et les différences entre les deux fractions des démocrates, «Tashkili»( organisateur) et «zedd-e tashkili»( contre organisateur), ne nous ont pas permis de réaliser ce projet ». Certains parmi les démocrates se réunirent autour de Seyyed Mohmmad-e Komreï et s’exprimèrent dans leur journal «Sétare-ye Iran» dirigé par Hosein aba . Les «Zedd-e tashkilis» souhaitaient le retour des libéraux iraniens émigrés ou exilés à l’étranger avant l’ouverture du Parlement. Les élections parlementaires de Téhéran s’achevèrent. Les démocrates (Tashkili et zedd-e tashkili) obtinrent la majorité et, si cette division n’avait pas existé entre nous, nous aurions pu créer la majorité souhaitée. Etant donné la situation critique du pays, la famine, l’occupation de la province du Khorassan par les Anglais, l’émeute de Mirza Kuâek Khan au Nord, celle de Khiabani dans Azarbayjan, les révoltes de Masha allah Khan à Ispahan et Kashan, les agissements de Wassmuss (espion allemand dans les provinces du Sud), les élections dans les provinces furent retardées et différents cabinets sans lendemain se sont succédés. Ainsi le projet de notre comité (18 personnes) n’a pu se réaliser».
 
L’Accord de 1919, Bahar et Vosuq al-Dowle :
 
Les Anglais, vainqueurs de la Première guerre mondiale et soucieux de protéger leurs intérêts devant la progression du Bolchevisme en Iran, ont essayé d’imposer un traité au gouvernement iranien. Selon ce traité, signé à Téhéran le 9 août 1919 entre Vosuq al-Dowle et Sir Percy Cox et composé de 6 articles et connu sous le nom de l’accord 1919, l’armée et les affaires financières du pays seraient dirigées et contrôlées par les agents anglais en Iran. Mais le gouvernement britannique affirmait son respect catégorique de l’indépendance et de l’intégrité de l’Iran. Le 17 Mordad 1298, août 1919, un jour avant le départ d’Ahmad shah vers l’Europe, une déclaration fut publiée par Vosuq al-Dowle, le premier ministre, concernant ce protocole d’accord.
Les Anglais n’ont pas attendu l’ouverture de la quatrième Assemblée et le débat sur ce traité et ont décidé sa mise en application, alors que, selon l’article 24 de la Constitution, chaque contrat avec un pays étranger devait être passé devant le Parlement avant d’être mis en application.
Cet accord et la façon dont il avait été imposé soulevèrent des sentiments de haine et des protestations parmi les iraniens. On condamnait la politique pro-anglaise de Vosuq al-Dowle en l’accusant d’être un agent de ce gouvernement en Iran. A titre d’exemple, Tajaddod, le journal des démocrates d’Azerbaïdjan, publia ceci :
 « Tant que l’Assemblée nationale n’aura pas ratifié ce traité, il n’aura aucune valeur légale»21)
 
Diverses manifestations de protestations eurent lieu dans le pays. Vosuq al-Dowle interdit plusieurs quotidiens pour avoir publié des propos hostiles. Les deux fractions du parti démocrate de la capitale n’avaient pas les mêmes positions sur ce problème. Les «Zedd-e Tashkilis», protestaient vivement et faisaient des réunions pour empêcher l’application de ce traité. Il y avait entre les «Tashkilis» ceux qui étaient favorables au traité. Bahar, bien que partageant sur ce problème certaines idées de son groupe, les «Tashkilis», était en désaccord avec eux. Il publia dans «Iran» des protestations. Cette prise de position lui valut la disgrâce du gouvernement et ses relations avec Vosuq al-Dowle en furent affectées. Bahar n’admettait guère l’interdiction des journaux. Selon lui, « il fallait laisser les journaux exprimer leurs points de vue, qu’ils soient favorables ou défavorables». Avant cet incident, Bahar avait des relations très amicales avec le Premier Ministre ( Vosuq al-Dowle). Il le qualifiait de politicien habile et méritant. Ses agissements en matière de sécurité et le rétablissement de l’ordre dans le pays faisaient souvent l’admiration de Bahar.     Il  écrira plus tard dans Tarix-e ahzab(page 29):
 
« Le cabinet de Vosuq al-Dowle a tenu deux ans . Il a bien travaillé, il a pu calmer les émeutes du Gilan, d’Ispahan et de Kashan. L’émeute de Tabriz aussi allait se résoudre, lorsqu’il fut écarté du pouvoir le 4 Tir 1299sh/24 juin 1920» .
 
En plus de ses qualités de politicien, Bahar admirait Vusuq pour son talent poétique. Ils se retrouvaient souvent dans les réunions des hommes de lettres de la capitale. Plusieurs poèmes de Vosuq al-Dowle furent les sujets des «javabiyye», poèmes de réplique de Bahar. Vosuq ol-dowle à son tour, a beaucoup imité Bahar dans son inspiration poétique . Cependant, leur relation fut affectée lors du traité de 1919. Bahar exprima ses regrets à propos de cet incident entre lui et Vusuq, dans une qasside» Khode hasud (l’intrigue de jaloux,Divan p 333). Il y déclara :
 
حاسدم دست خدیعت برکشید ازآستین
مر مرا افکند از چشم وزیر راستین
حاسدم بربود یکجا آنچه هشتم در شهور
;دشمنم بدرود در دم آنچه کشتم در سنین
 
« Le jalous a embrouillé mes relations avec ce ministre éminent, il a ainsi gâché les services que je lui avais rendus pendant des années ».
 

La prise de position de Bahar avant et après le coup d’Etat de Seyyed Zia:

Dans la période qui succéda à la chute du deuxième cabinet de Vosuq al-Dowle, le 24 juin 1920, Bahar, étant donné l’état anarchique du pays et l’existence de plusieurs foyers d’émeutes dans le pays, encouragea dans ses écrits et discours le centralisme de l’Etat et la création d’un gouvernement fort :
 
« Je répétais souvent, comme je le répète aujourd’hui, qu’il fallait aider le pouvoir central pour calmer les émeutes et les rébellions dans les provinces. La situation anarchique du pays m’a fait comprendre que la création d’un régime central fort sera plus utile pour l’Iran que n’importe quel mouvement qui ne fait qu’affaiblir le pouvoir du gouvernement central. C’est pour cette raison que je ne croyais plus ni à Jangali et son mouvement, ni à Khiabani, et le colonel Mohhamad Khan-e Pasian »22)
 
Ainsi, pour l’application de cette politique, Bahar encouragea la position de Moshir al-Dowle, Premier Ministre et successeur de Vosuq al-Dowle (7 Tir 1299sh/27 juin 1920 ), dans les conflits du Gilan et d’Azerbaïdjan.
 
« Moshir al-Dowle était un homme habile, il a libéré le Mazandaran de la main-mise des forces des Jangali et des Bolchéviques. Il a rétabli l’ordre et la sécurité à Tabriz, puis il a choisi un homme politique expérimenté comme Moxber al-Saltane-e Hedayat, un Démocrate, qui a pu mettre fin aux agissements de sheikh Mohhamad Khiabani. Bien que le travail de Moshir al-Dowle, aux yeux de certains, fût critiquable, il faut avouer que tout ce qu’il a fait était dans l’intérêt du pays » .23)
 
Moshir al-Dowle démissionna le 3 Aban 1299sh/25 octobre 1920 (quatre mois au pouvoir). Il fut remplacé par Fath ollah Khan Akbar Sépahdar Rashti le 4 Aban 1299sh/26 octobre 1920. Etant donné la situation politique du pays, la nécessité de la création d’un gouvernement fort se faisait plus que jamais sentir. Les problèmes du Nord n’étaient pas encore tout à fait résolus. Le Mazandaran était encore entre les mains des Bolchéviques iraniens qui étaient aidés par les Soviétiques. La division cosaque, partie en guerre contre les jangalis, avait été vaincue et repoussée vers Rasht. Par ailleurs, les Anglais en envoyant une note officielle le 12 Azar 1299sh/ 3 décembre 1920 avaient exigé l’application des articles du traité de 1919. Le cabinet de Sepahdar était incapable de répondre aux exigences politiques du pays. Dans cette situation, tous les responsables et hommes politiques étaient à la recherche d’une solution qui pourrait sauver le pays de l’anarchisme. Bahar, en tant qu’homme politique, était parmi ceux qui préconisèrent un changement radical et fondamental. Pour cela, il se rapprochait des positions de Seyyed Zia al-Din Tabatabaïet cela malgré le fait que Seyyed Zia al-Din était de tendance pro-anglaise et avait vivement soutenu l’accord de 1919 dans son journal «Raad ». Bahar explique ainsi la raison de ce rapprochement:
 
 « Aqâ seyyed Zia al-Din et moi, nous nous rencontrions très souvent. Bien que notre différence au point de vue politique fût énorme, j’avais beaucoup d’admiration pour ce jeune homme intelligent et brave. Je l’ai présenté à mes amis tels que Teymurtash et la famille Nosrat al-Dowle Firuzmirza. Un jour, après l’arrivée de Sepahdar-e Rashti au pouvoir, Seyyed Zia m’a dit : ces gens-là sont tous incapables de faire quelque chose pour le pays. Il faut que nous prenions nous-mêmes les choses en main. Après son voyage à Qazvin, c’est-à-dire deux jours avant le Coup d’Etat, je l’ai rencontré et je lui ai dit que, s’il avait un plan pour régler les problèmes politiques du pays, j’étais partant «.24)
 
A sa grande surprise, Seyyed Zia a agi sans lui. Il ne mit pas Bahar au courant du Coup d’Etat qui allait avoir lieu le 3 Esfand 1299sh/22 février 1921. La division cosaque, qui n’était plus commandée par son commandant russe Starroselski, arriva à Téhéran sous les ordres du nouveau commandant Reza Khan-e Mirpanj. Les gendarmes et les autres forces de sécurité ne montrèrent aucune résistance. Le lendemain -3 Esfand 1299sh/22 février 1921- Reza Khan publia un communiqué dans lequel les objectifs des responsables  du Coup d’Etat furent présentés ainsi :
« Nous avons pris la capitale dans le but d’attaquer à la racine la corruption et la trahison dans ce pays .Nous envisageons de créer un gouvernement qui ne sera pas seulement le spectateur du malheur de son pays. Un gouvernement qui s’occupera de l’armée et de son équipement. Un gouvernement qui ne permettra pas le gaspillage des biens publics. Un gouvernement qui empêchera des milliers des gens de mourir de faim et de la misère. Un gouvernement qui respectera la dignité , aussi bien pour les Gilanais que pour les Tabrizis et les Kermanais....Le chef de la Division de cosaque Reza Khan »25)
 
Le 5 Esfand 1299sh/24 février 1921, par un décret royal, Seyyed Zia al-Din fut proclamé Premier Ministre et Reza Khan, son Sardar-e Sepah (commandant en chef de la division cosaque). Quelques jours après ce changement, Seyyed Zia convoqua Bahar dans son cabinet et lui proposa de prendre la direction du seul journal autorisé «Iran». Bahar refusa cette proposition sous prétexte de fatigue. Mais, en réalité, ce refus était dû par le comportement inattendu de Seyyed Zia et aussi par le fait que ce Coup d’Etat avait l’appui de la brigade cosaque. Cette brigade, étant donné son origine, ses commandants russes et leur obéissance à la Cour Qajar démontrée par ailleurs lors des événements tragiques du passé, ne bénéficiait pas d’un prestige national.
Le gouvernement de Seyyed Zia déclara l’Etat de siège à Téhéran et dans certaines villes de province. Il arrêta les responsables de tous bords ;  les politiciens, les journalistes, les nobles, les princes et les commerçants etc. Bahar fut également arrêté et resta sous surveillance pendant les trois mois que dura le nouveau gouvernement.
 
Seyyed Zia ne put tenir plus de trois mois et son autorité fut contestée suite à des graves problèmes de fonctionnement dans la gestion des affaires du pays. Bahar explique les raisons de cet échec par la mauvaise préparation du Coup d’Etat et le manque de responsables expérimentés dans la gestion des affaires « Seyyed Zia était par nature un révolutionnaire, mais il ne maîtrisait pas les idéologies et les systèmes organisationnels du socialisme, du fascisme ou du communisme. Il n’était ni communiste pour massacrer tous ses opposants, ni fasciste pour collaborer avec les aristocrates. Il n’était pas non plus  issu d’un parti politique pour pouvoir confier à ses membres les postes importants. Il s’était choisi des alliés qui n’étaient pas qualifiés pour les postes qu’ils occupaient. Il arrêta des gens de tous bords sans aucun motif légitime. Modarres, sheikh Hassan Yazdi, Haj Majd al-Dwole, Farmanfarma, Teymurtash , Rahnama, Dashti, Farrokhi, Fadaï , Seyyed Hashem et moi-même. Le jour de mon entrée en prison , j’ai vu une foule impressionnante . Il s’y trouvait des vieillards de 80 ans et de jeunes adolescents, en pyjama tirés de leur lit. J’ai invité les gens présents à se calmer et à garder leur sang- froid. La prison ressemblait ce jour-là plutôt à une mosquée . Seyyed avait des idéaux politiques mais il n’osait pas les réaliser. Il n’avait pas confiance en lui-même et manquait de préparation, il n’a pas pu mener à bien son affaire jusqu’au bout »26)
 
Plusieurs cabinets se sont succédés après le départ forcé de Seyyed Zia le 4 Khordad 1300sh/25 mai 1922. Qavam al-Saltane du 8 Khordad au 29 Dey 1300sh/28 mai au 18 janvier1921), Moshir al-Dwole du 1er Bahman 1300 au 27 Ordibehesht 1301sh/20 janvier au 16 mai 1922, Qavam al-Saltane du 26 Khordad 1301 au 5 Bahman 1301sh/15 juin 1922 au 24 janvier 1923, Mostofi al-Mamalek du 10 Bahman 1301 au 22 Khordad 1302sh/29 janvier au 29 juin 1923 , Moshir al-Dowle du 23 Khordad 1302 au 30 Mehr 1302sh/ 30 juin 1923 au 22 octobre 1923 avec une seule constance, Reza Khan Sardar-e Sepah comme commandant de la brigade cosaque et, par la suite, Ministre de la guerre à partir du 14 Khordad 1300sh/4 juin 1922. Entre temps et pendant le cabinet de Qavam ol-Saltane, la quatrième Assemblée, dont les élections avaient commencé avant le coup d’état, fut inaugurée le 1er Tir 1300sh/21 juin 1922. Dans cette nouvelle législature, Bahar fut élu de Bojnurd. Il publia, le 3 Mehr 1301sh/25 septembre 1922, « Nowbhar-e haftegi» qui était un hebdomadaire avec des articles littéraires et sociaux. Les articles de Nowbahar étaient écrits par Abbas Eqbal-e Ashtiani, Rashid Yasami, Seyyed Ahmad Kasravi, Bahar lui-même et d’autres écrivains célèbres de l’époque. Pendant cette période, Bahar profita également de la présence du professeur Hertzfeld pour apprendre la langue Pehlevi.
 
Le deuxième mariage de Bahar :
 
Un autre événement marquant de la vie de Bahar durant cette période fut son mariage avec Sudabe Safdar, qui était issue d’une famille des Qajars. Sudabe, au fort caractère, joua un rôle très important dans les moments difficiles de la vie de Bahar. A travers les poèmes qui lui sont dédiés, Bahar apprécie les efforts et les sacrifices de son épouse. La solidarité et les efforts de celle-ci préservèrent les biens de la cellule familiale subissant à tout moment les conséquences des prises de positions de Bahar, poète et militant dans un environnement hostile. Les mémoires de ses sacrifices ont marqué Mehrdad Bahar, l’un des six enfants du poète. Se souvenant de son enfance, il décrit ainsi la présence et le rôle de sa mère :
 
« Mon père ne s’occupait jamais de la maison. Il ne se déplaçait même pas pour aller chercher son salaire mensuel. Il était toujours occupé par ses passions politiques ou ses réunions littéraires. C’est ma mère qui s’occupait de tout, de la maison et de l’éducation des enfants. Elle était une femme très courageuse et brave, «shirzan» une lionne. C’est grâce au courage de ma mère que le noyau de la famille a pu résister et survivre pendant que mon père était en prison et que la famille était dans une détresse économique et morale immense »27)
 
Bahar et Reza Khan :
 
Les dimensions d’une relation conflictuelle:
 
Dès l’année 1300sh/1921, commença une période fort tourmentée de la vie de Bahar. Ceci était dû pour une grande partie aux bouleversements sociopolitiques que le pays connut après l’arrivée de Reza Khan sur la scène politique. Cet homme, issu d’une famille modeste, militaire de carrière, colonel de la brigade cosaque, l’homme de main de Seyyed Zia dans son Coup d’Etat qui devint le ministre de la guerre (27 avril 1921), puis premier ministre (octobre 1923), le commandant en chef des forces armées ( 14 février 1925) et plus tard roi et fondateur de la dynastie Pahlavi (21 décembre 1925), par son fort caractère et sa manière de gouverner a marqué la vie, la carrière, le comportement et les œuvres de Bahar à tel point qu’il ne pût passer inaperçu aux yeux des chercheurs. Ses prises de positions, contradictoires face à la politique de Reza shah, et l’existence dans son Divan d’autant de poèmes élogieux que de satires à son sujet, ne donnent pas une idée claire de ses rapports avec ce souverain au pouvoir absolu. Pour cette raison et pour une meilleure compréhension des dimensions de ce rapport conflictuel, nous allons étudier la relation entre ces deux hommes à partir de la quatrième Assemblée, la période durant laquelle cette relation conflictuelle débutera.
Durant la quatrième législature, Bahar essaya par tous les moyens de modérer les comportements excessifs de Sardar-e Sepah qui avaient provoqué plusieurs incidents avec le Parlement, les journalistes, les agents de l’Etat et même les Premiers Ministres, et que l’on peut résumer ainsi:
Dès sa désignation comme ministre de la guerre, Reza Khan effectua plusieurs campagnes militaires avec succès, notamment à Rasht contre les communistes de Gilan et en Azerbaïdjan contre Simetqu et Amir mo’ayyed Savadkuhi en Mazandaran. Il fit des réformes approfondies dans l’armée et la gendarmerie et donna l’image d’un homme fort, efficace et décidé.
Afin d’assurer les dépenses de ses campagnes militaires, les équipements et la formation de ses régiments, Reza Khan s’autorisa quelques libertés en ordonnant à ses généraux dans différentes provinces de récolter les taxes et les impôts directement auprès des contribuables et en utilisant ces revenus dans le budget du Ministère de la guerre sans passer par le Ministère du Budget et l’autorisation du Parlement. A partir des mois de Mehr et Aban 1300sh/octobre 1922, quelques plaintes furent déposées au Parlement. On commença à critiquer sévèrement les excès de Sardar-e Sepah. D’autre part, les prisonniers du Coup d’Etat qui venaient d’être libérés publièrent une déclaration qui fut signée par un grand nombre de politiciens, journalistes et députés de Parlement. Ils demandaient la recherche et la punition des agents responsables du Coup d’Etat. Pour répondre à cette pétition, Reza Khan publia le 2 Esfand 1300sh/22 février 1922, jour anniversaire de l’événement, une déclaration dans laquelle il se présentait officiellement comme commanditaire et responsable du Coup d’Etat :
 « Ne serait-il pas stupide de chercher les responsables du Coup d’Etat alors que je suis là ? annonca-t-il dans cette déclaration. Enfin, il lance un avertissement solennel aux journalistes qui essayaient de donner une autre version de cet événement en leur promettant des châtiments exemplaires. Suite à cette déclaration, les quelques journalistes qui critiquaient encore les actions de Reza Khan furent châtiés. Hossein Falsafi, le rédacteur en chef de Hayat-e Javid, fut battu par Reza Khan lui-même. Hossein Saba le, rédacteur de Setare-ye Iran, eut droit aux 300 coups de fouets , Mirza hashem Khan, le rédacteur en chef de Vatan, fut châtié dans son bureau et ses journaux furent jetés au feu . Farokhi Yazdi, le rédacteur en chef de Tufan, écrivit un article brulant contre ces agissements et, en signe de protestation, se réfugia avec quelques journalistes d’abord à shah Abol azim et par la suite, pour plus de sécurité, à l’ambassade de l’Union Soviétique.
Reza Khan, qui n'appréciait guère les critiques venant des journalistes et des députés du Parlement, pour garder la face et en signe de protestation, décida de présenter sa démission au Parlement la 15 Mehr 1301sh/7 octobre 1922. Mais le prince héritier, Mohhamad Hasan-Mirza, l’invita à reprendre son poste. Il se présenta devant le Parlement le 24 Mehr 1301sh/16 octobre 1922 pour jurer fidélité et respect à la Constitution, la loi et le Parlement.
Bahar essaya de jouer un rôle de médiateur dans cette crise entre un membre du gouvernement et les journalistes. Il resta modéré dans ses propos et loin des polémiques injurieuses qui selon lui, mettaient la stabilité du pays en danger. Il s’adressa à Reza Khan Sardar Sépah à travers des articles tels que «Alam-e matbuat» (le monde de la presse écrits, publié à Nowbahar le 2 åban 1301), «Majles va Vazir Jang», (Le Parlement et le ministre de la guerre, publié à Nowbahar 12 Aban 1301)-. Dans ces articles, après avoir donné des avertissements concernant les actes antidémocratiques de ce dernier, Bahar écrit :
 
« Nous exprimons nos regrets pour la démission de Monsieur le  Ministre de la guerre. Nous déclarons être satisfaits de l’œuvre qu’il a accomplie dans le domaine de la sécurité et l’organisation de l’armée. Nous souhaitons que notre Ministre de la guerre reconnaisse aussi les limites de son Ministère et respecte le budget de l’Etat et qu’il n’intervienne pas dans les affaires du Ministère de l’intérieur. Nous espérons que les militaires respectent les biens d’autrui et n’agressent pas les journalistes même pour des raisons légitimes. Il faut que Monsieur le Ministre de la guerre sache qu’il n’y a pas une force au-dessus de la nation et de ses représentants, c’est à dire le Parlement. Démissionner de ses responsabilités n’est pas un acte patriotique. Il faut rester et travailler mais dans le cadre de la loi. Vous êtes maintenant entré dans l’histoire de l’Iran. Il vaut mieux laisser derrière vous des pages brillantes et glorieuses».28)
 
Le ton modéré des propos de Bahar vis-à-vis de Reza Khan montre l’admiration qu’il avait pour les capacités de ce dernier dans la gestion et les réformes de l’armée et, par conséquents la sécurité dans le pays. Bahar ne cache pas ce qu’il éprouvait pour Reza Khan tout au début de sa carrière : Il a écrit, plus tard dans tarikhe ahzab p vol 2 p 101 :
 « Au début, j’avais une admiration pour cette personne active et courageuse. J’avais une soif infinie pour la mise en place d’un gouvernement fort et puissant car tous les partis politiques étaient fatigués et découragés. Il n’y avait que Sardar-e Sepah qui ne connaissait pas la fatigue. Pendant la période  où il occupait le poste de Ministre de la guerre, j’ai composé un poème panégyrique concernant les services qu’il avait rendus au pays, et je suis allé le rencontrer dans son bureau. »
 
Les sentiments optimistes de Bahar vis-à-vis de Reza Khan-e Sardar-e Sepah, plus tard Reza shah, changent de nature durant les périodes suivantes à tel point que cela devient l’un des chapitres les plus complexes de la vie politique et même poétique de Bahar.
 
Après la démission de Moshir al-Dowle de son poste de Premier Ministre le 30 Mehr 1302sh/22 octobre 1923 et l’exil de Qavam al-Saltane, qui était accusé d’avoir comploté contre Sardar-e Sepah, Ahmad shah nomma Reza Khan au poste de premier Ministre. Il présenta son cabinet au roi le 5 Aban 1302sh/27 octobre 1923. Ahmad shah, après avoir publié un décret royal dans lequel il confiait les pouvoirs à son nouveau Premier Ministre, partit à l’étranger. La cinquième Assemblée fut inaugurée en présence de Mohhamad-Hasan Mirza, le prince héritier le 22 Bahman 1302sh/11 février 1924. Dans cette nouvelle Assemblée , Bahar fut élu député de Tarshiz . Il abandonna la publication de Nowbahar-e haftegi (hebdomadaire) mais continua à collaborer avec les autres journaux et les revues de cette époque.
Cette période a une importance particulière dans le chapitre des relations entre Bahar et Reza Khan.  Un regard approfondi sur les rapports de ces deux personnages, notamment à partir de la   cinquième  législature qui fut une période décisive, peut nous éclairer sur certains points obscurs de la vie et de la carrière de Bahar.

Plusieurs événements majeurs les mettront face à face. Bahar prendra la défense de la démocratie et de la liberté d’expression face à la progression de l’autoritarisme de Reza Khan. A partir de la cinquième législature, il se place dans les rangs de la minorité parlementaire contre la majorité qui approuvait sans exception les réformes de gouvernement de Sardar-e Sepah. Malgré l’admiration qu’il garde pour certains aspects positifs de ces réformes, il ne peut s’empêcher de critiquer la manière anti-démocratique de leur présentation au Parlement et leur mise en application. Ainsi Bahar sera amené à prendre des positions fermes contre certains projets envisagés ou mis en place par le gouvernement, et surtout contre le comportement autoritaire de Reza Khan et de son entourage.
 
Bahar et le projet de République de Reza Khan
 
 Reza Khan Sardar-e Sepah, dans son ascension au pouvoir, était conseillé par les idéologues et théoriciens qui envisageaient de changer la monarchie en République. Ali DASHTI, Ali-akbar DAVAR et TADAYYON, entre autres, étaient favorables à ce changement. La proclamation de la République en Turquie par Ataturk et la corruption de la dynastie Qajar encourageaient les partisans de cette idée. Peu avant l’inauguration de la cinquième Assemblée le 22 Bahman 1302sh/11 février 1924, les partisans de la République à travers les journaux de l'intérieur et de l’extérieur préparaient le terrain. On commença à critiquer sévèrement la mauvaise politique du roi Qajar et son absence sur la scène politique. On condamna le régime monarchique et on mit en valeur le régime républicain. La revue «Iranshahr», à titre d’exemple, publia un article intitulé «Jomhuryyat va enqelab-e êjtemai», (Republique et changement social), le 15 février 1924 à Berlin. Il préconisa la République comme un moyen pour atteindre le progrès et accusa les adversaires de cette idée de fanatisme et d’obscurantisme.
Au Parlement, le projet de la République fut mis en suspension, étant donné le nombre insuffisant des députés pour le vote final. Dans les discussions préliminaires, Modarres, l’un des opposants à ce projet, fut giflé par un député, Ehya al-Saltane, (Bahrami) , l’un des partisans de Sardar-e Sepah. Cet incident entraîna des protestations dans le pays et des mouvements de foules à Téhéran et autour du Parlement.
Le 2 Farvardin 1303sh/ 22 mars 1924, les opposants au projet préparèrent une manifestation. Les bazars et les boutiques furent fermés. Une foule importante marcha en direction du Parlement. Les Parlementaires, afin d’éviter les affrontements entre les manifestants et les responsables de l’ordre publique, formèrent un comité de vingt Parlementaires pour examiner la question de la République et trouver une solution convenable. Bahar fut désigné par ce comité comme intermédiaire entre les Parlementaires et le chef du gouvernement. Il se présenta au cabinet de Sardar-e Sepah et lui proposa de rester dans son bureau pendant cette manifestation.
Les manifestants se présentèrent devant le Parlement. Ils protestaient contre ce projet qui, selon eux, était contre l’Islam. La présence inattendue de Sardar-e Sepah et de sa police  provoqua des affrontements entre les manifestants et les policiers. Il y eut plusieurs blessés et un grand nombre d’entre eux furent arrêtés. Au sein du Parlement aussi, la présence de Sardar-e Sepah provoqua diverses critiques, notamment de la part de   Motamen al-Molk, le président du Parlement .
Le projet de «La République » ne put voir le jour à la suite de l’avertissement des uléms le 6 Farvardin 1303sh/27 mars 1924. Sardar-e Sepah, après avoir rencontré les Ulémas à Qom le 11 Farvardin 1303sh/31 mars 1924, l’abandonna définitivement et publia une déclaration officielle le 13 Farvardin 1303sh/2 avril 1924, demandant aux partisans de ce projet d'abandonner cette idée pour respecter l’Islam et l’indépendance du pays.
Quelques jours plus tard, Ahmad shah - toujours à l’étranger - envoya un télégramme à Motamen al-Molk le président du Parlement. Il exprima sa méfiance à l’égard de Sardar-e Sepah et demanda sa démission. Le Parlement préféra organiser une session extraordinaire pour décider du sort du chef du gouvernement. Entre-temps, Sardar-e Sepah, en donnant sa démission, se retira dans sa propriété à Bumehen au Nord de Téhéran. Ses partisans réagirent d’une façon très bien orchestrée. Ses généraux menacèrent de mettre la capitale à  feu et à sang si le chef du gouvernement ne reprenait pas son poste. Les journalistes écrivirent des articles impressionnants et se mirent à considérer le pays comme un enfant abandonné. Ali Dashti écrit dans shafaq-e Sorkh le 19 Farvadin 1303sh/6 avril 1924:
«Le père de la patrie nous a quitté . Celui qui, après deux siècles de malheur, de dispersions, de désaccords, de désunions a pu nous réunir, nous a laissés à Téhéran, cette capitale des crimes et de l’hostilité. Celui qui envisageait de nous rendre notre dignité nous a quittés avec beaucoup de déception. Il était comme un Nader-shah, comme un Ardeshir Babakan pour le pays ..... Il faudrait empêcher son départ, même si cela demande des sacrifices ou des massacres. »
 
L’Assemblée nationale, le 21 Farvardin 1303sh/10 avril 1924, après avoir voté le retour du Reza Khan, désigna une délégation composée de personnalités importantes telles que, Moshir al-Dowle, Mostowfi al-Mamalek , Mosadeq al-Saltane, Soleyman-Mirza et quelques autres députés du Parlement pour partir à Bouméhén et inviter Sardar-e Sepah à reprendre son poste. Reza Khan accepta cette invitation et se présenta devant le Parlement le 24 Farvardin/13 avril en annonçant les changements importants dans son cabinet et dans ses programmes.
 
En ce qui concerne la prise de position de Bahar, malgré certains intérêts de ce projet, il le considérait comme une démarche anticonstitutionnelle. Il avançait deux arguments pour s’opposer à cette République. D’abord un argument juridique, car le Parlement issu de ce régime constitutionnel n’avait pas le pouvoir  de destituer la dynastie Qajar. Ensuite un argument politique pour la simple raison que, selon lui, cette mobilisation était un complot des partisans de Reza Khan avant d’être un vrai mouvement pour transformer le régime. Il se battit en tant que député du Parlement à côté de Modarres et des autres députés d’opposition, afin d’empêcher le vote de ce projet. En tant que journaliste et ce, malgré la censure pesante, il écrivit plusieurs articles et poèmes en s’inspirant des événements du Parlement. Par exemple, en réponse à Ali Dashti qui considérait Reza Khan comme une nécessité absolue pour le pays, il écrivit dans le journal Qanun, un article intitulé «Sardar-e Sepah bara-ye vatan va na vatan bara-ye Sardar-e Sepah» (Sardar-e Sepah au service de la patrie et non pas la patrie au service de Sardar-e Sépah). Bahar écrivit dans cet article : « Nous n’avons jamais souhaité que tous les pouvoirs soient réunis entre les mains d’une seul personne avec le risque de voir tous les projets du pays s'interrompre, s’il meurt ou qu’il démissionne, comme c’était le cas de shah Abbas , Nader -shah et Karim Khan-e Zand ». 29)
 
Bahar, en collaboration avec Mirzade Eshqi, le poète et journaliste, composa des satires au sujet du projet de la république qui furent publiés au journal «Nahid « et «qarn-e bistome». Il dénonça ainsi, dans un langage satirique, les complots et les intrigues qui ont été, selon lui à l’origine de ce projet. Ceci donna lieu à de nouvelles aventures qui désignèrent Bahar comme un opposant au régime de Reza Khan. (Nous analyserons ses poèmes dans le chapitre «patriotisme et constitutionnalisme »).
 

 
L’assassinat d’Eshqi le 12 Tir 1303sh/3 juillet 1924 et le discours de Bahar au Parlement le 17 Tir-8 juillet 1924
Mirzade-ye Eshqi, poète, journaliste et écrivain, fut assassiné devant son domicile par deux individus et ce, quelques jours après avoir publié dans son journal «Qarn-e bistom» des satires et des caricatures provocantes sur les événements de Farvardin de cette année, notamment la question de la République. Suite à cet assassinat, plusieurs journalistes, en signe de protestation, se sont réfugiés au Parlement et une foule importante participa à la cérémonie des funérailles. Une cérémonie qui prit très vite l’aspect d’une manifestation politique. Bahar, fort choqué par la perte de son ami et collègue, fera un discours